LES EAUX PARLANTES

Depuis vingt ans, je photographie Fresselines, la terre de mes ancêtres. Dans cette vallée où le regard de Monet imprègne encore le paysage, je cherche la magie là où elle persiste : dans l'écriture de la lumière sur l'eau. Inspirée par « L'eau et les rêves » de Bachelard, ma pratique explore la dualité du médium photographique, capable de saisir la texture du réel tout en le laissant basculer vers l'onirisme.

Parcourir Fresselines depuis deux décennies, c'est renouer avec une double généalogie : celle de mes ancêtres et celle d'un paysage marqué par l'histoire de l'art. Ici, le regard de Claude Monet semble s'être déposé sur la vallée pour ne plus la quitter. Ma démarche s'inscrit dans cette durée. Dans un monde aux équilibres fragiles, je photographie une nature dont la puissance nous dépasse, une force brute qui demeure par-delà l'humain. La magie est "entre-deux" : elle est un sujet de chair, de pierre et d'eau, un souffle panthéiste rendu sensible par la lumière. C'est une invitation à voir ce qui nous entoure non pas comme un décor qui s'efface, mais comme une source de merveilleux qui insiste, une réalité profonde qui nous survit. Une quête de ce qui nous préexiste et nous succède.

Pour Bachelard, l’eau n’est pas un objet que l’on regarde, c’est une puissance qui métamorphose le regard. Puisque l'eau est fluide, elle abolit les frontières entre les éléments. Le reflet de l'arbre dans la Creuse n'est plus seulement un arbre, c'est l'union de la terre, de l'air et de l'eau. L'eau est l'élément qui "communie" avec tout le reste. Je perçois l'eau non comme un simple décor, mais comme une matière psychique capable de métamorphoser le paysage. Dans l’eau de la Creuse, l’imagination de la matière rejoint ma propre vision : le reflet devient un seuil, un espace de transition où le monde se contemple lui-même. Je ne cherche pas le spectaculaire, mais la subtilité d'une apparition, une "impression" au sens premier : celle que laisse le monde sur ma rétine et celle que la lumière fixe. La magie réside dans ce passage : la photographie fixe une matière (l'eau) qui est elle-même en train de transformer le réel en songe. C'est l'idée que la nature possède sa propre imagination, et que l'eau en est l'instrument.

La magie se manifeste ici dans la profondeur des eaux, cette "substance du passé" qui lie ma mémoire familiale à celle de Monet. Bachelard distingue l’eau claire, qui amuse l’œil par sa surface, de l’eau profonde, qui engage l’âme : c'est cette dernière que je traque. Dans les profondeurs sombres de la rivière, je photographie une matière qui a retenu les images du passé. Cette eau est "chargée". Elle a coulé sous le regard de mes ancêtres et sous le pinceau de Monet.

Pour moi, la magie réside aussi dans ce paradoxe : l'outil photographique enregistre la vérité du monde tout en révélant son mystère intrinsèque par l'intervention de la lumière. Mon travail explore ainsi la dualité du médium photographique : sa capacité à saisir la texture du réel tout en le laissant basculer vers l'onirisme.

Dans cet entrecroisement d’images, je cherche à faire surgir les hybridations du passé et du présent : des racines au bord de l’eau, un corps qui se confond avec les pierres, un reflet, une écume...

Le regard s'ouvre d'abord sur la couleur, comme un écho aux vibrations lumineuses de Monet et à l'éclat sensible du paysage, avant de glisser vers le noir et blanc. Le spectateur est d’abord invité à contempler l’eau en surface, à se laisser porter par la clarté du visible, avant de s’ouvrir vers une tonalité plus secrète. À l’image de ces personnages qui s’inclinent, s'interrogent ou s’immergent, le visiteur est peu à peu amené à chercher ce qui palpite sous le reflet. Ce basculement marque le passage de l’eau claire à l’eau profonde, nous entrainant progressivement à rejoindre l'inconscient de l'eau, la mémoire de la vallée et cette magie bachelardienne où la lumière, libérée du pigment, devient une pure persistance.

Il ne me restait plus qu’à trouver un titre à ce travail, un titre qui rappellerait Les Eaux semblantes de Monet.

Les eaux sont captivantes...

Les eaux sont arrogantes...

Les eaux sont filantes...

Les eaux sont servantes...

Les eaux sont grandissantes, piquantes, lancinantes, attirantes, vacillantes, souriantes, grimaçantes, impressionnantes, trépidantes, fatigantes, marrantes, persistantes, résistantes…

Les eaux sont parlantes.

Claude Monet, Les Eaux semblantes, Vallée de la Creuse, 1889, huile sur toile, H. 73,5 cm – L. 92,5 cm